L’intelligence économique, un outil fondamental pour aider l’Afrique à décrypter, comprendre et gagner les affrontements économiques mondiaux

4 Juin 2020
Boubacar DIALLO
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L’intelligence économique est une démarche collective qui a pour but de gagner les affrontements par l’exploitation stratégique de l’information. Elle s’appuie sur trois éléments intrinsèquement liés à savoir : la veille, la protection économique et l’influence.  Tout acteur économique cherche à accroître et imposer sa puissance dans ce nouveau monde fortement numérisé où l’information est devenue l’or noir du XXIe siècle. Quelle doit-être la position des acteurs économiques africains (Etats et entreprises) ?  L’objectif de cet article est d’apporter une grille de lecture sur la nécessité pour les décideurs africains de s’approprier de l’intelligence économique à l’ère du numérique.

Le passage de la mondialisation matérielle vers le monde numérique : une opportunité pour l’Afrique ?

La crise du covid-19 montre une chose essentielle : nous sommes au crépuscule de la mondialisation et du modèle néolibéral qui s’est traduit par une chute vertigineuse des échanges mondiaux de biens matériels. C’est peut-être le début de la déglobalisation et du virage au numérique. Les nouvelles technologiques abolissent les frontières physiques. Partout dans le monde en particulier en Afrique, on communique, travaille à distance via des outils collaboratifs. Par exemple le gouvernement sénégalais  tient désormais ses conseils des ministres et réunions  via des outils collaboratifs! Cette situation met en lumière un élément fondamental : l’ère d’un monde numérique que les Etats ne maitrisent pas encore. Par conséquent leur souveraineté numérique est remise en question car ils subissent le numérique. Pierre Bellanger (2011) définit ainsi la souveraineté numérique comme étant « la maîtrise de notre présent et de notre destin tels qu’ils se manifestent et s’orientent par l’usage des technologies et des réseaux informatiques ». Cette définition met en évidence l’influence considérable des réseaux et la maitrise des technologies. Plus de 98% des informations mondiales produites par l’humain sont numérisées. Dans ce nouveau monde, le vainqueur est celui qui sera le mieux outillé et qui mettra la main sur bonne information au bon endroit et au bon moment.                                                                                                                                                                                                                                                                       Or Le continent africain compte en 2018[1] plus 435 millions d’utilisateurs d’Internet dont 191 millions d’utilisateurs des réseaux sociaux qui génèrent une masse considérable de données. L’Afrique sera le prochain marché des données pour les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et les BHATX chinois (Baidu, Huawei, Alibaba, Tencent, Xiaomi) et d’autres acteurs technologiques. A cela il faut ajouter la volonté affichée par les gouvernements africains et les entreprises locales à numériser respectivement leurs services publics et  activités économiques qui vont générer des données beaucoup plus sensibles et stratégiques. Mais faudrait-il les numériser pour le plaisir du numérique dans un contexte où les Etats par exemple ne contrôlent ni la captation des données, ni leur lieu de stockage, ni leur potentielle exploitation et encore moins les outils numériques utilisés. Dès lors deux questions deviennent stratégiquement vitales en matière de choix technologique: devrions nous partager notre souveraineté numérique en acceptant les ressources numériques étrangères ? Ou bien devrions nous plutôt bâtir un numérique souverain, c’est-à-dire utiliser dans les activités d’importance vitale des outils technologiques conçus par des africains sur le sol africain? Ce qui sous-entend la nécessité d’une part de financer des investissements dans les technologies d’avenir (intelligence artificielle, les infrastructures cloud pour stockage des données en Afrique) et d’autre part, mettre en place des instruments juridiques contraignants à l’image du RGDP européen pour la protection des données. Les données sont souveraines que lorsqu’elles sont hébergées et protégées juridiquement sur le territoire national. Il faudrait donc repenser la définition de la souveraineté ou réfléchir à une forme de gouvernance nouvelle de nos Etats africains parce que le numérique constitue le nouveau terrain de compétition mondiale et des affrontements exacerbés (cyberattaques, espionnages, guerre de l’information, fake news, manipulation d’informations, etc.) qu’il faut soit anticiper ou subir.

Comment pensez la souveraineté économique et technologique du Sénégal?

Concrètement, le gouvernement sénégalais devrait construire un radar stratégique dont le rôle principal est de détecter les pépites technologiques sénégalaises issues de l’innovation et de la créativité des jeunes sénégalais. Ensuite de les protéger financièrement pour les propulser et éviter toute prédation étrangère. D’abord par définition, il faut comprendre par « stratégique », tout ce qui garantit l’autonomie, la sécurité économique et la souveraineté d’un Etat ou d’une entreprise. C’est la raison pour laquelle on doit prioritairement définir des critères d’intérêt stratégique comme par exemple la notion d’approvisionnement, d’avance technologique, de sécurité des données, de santé, du choix des infrastructures informatique, etc., dont il est possible de faire évoluer en fonction des mutations technologiques et géopolitiques mondiales. En en intelligence économique il faut éviter de penser en secteur stratégique mais plutôt en entreprise stratégique pour deux raisons principales : premièrement raisonner en secteur stratégique est une erreur. Car n’importe quel secteur pris dans son ensemble peut être considéré comme stratégique.  Deuxièmement, une activité donnée peut gagner ou perdre son caractère sensible ou stratégique en fonction de l’humeur de l’environnement mondial. Par exemple la crise du Covid-19 a montré la dimension stratégique des entreprises qui fabriquent des gels hydro-alcooliques, des masques, des testeurs ou encore des applications de géolocalisation des patients.

Par ailleurs, il ne faut pas se limiter à la sécurité économique, la protection juridique est fondamentale pour les pépites technologiques qui naissent à Dakar et partout au Sénégal et la création de fond souverain stratégique national pour contrer les rachats étrangers en ce sens que le droit est l’une des armes de guerre économique la plus dangereuse. Certains acteurs économiques notamment les multinationales profitent des situations de crise pour tenter de mener des opérations de rachat ou d’introduction en capital car elles ont les capacités financières. Par conséquent, il faudrait élaborer des lois qui protègent les activités jugées d’importances vitales (énergie, eau, stockage des données de santé, etc.),  et les technologies en phase embryonnaire. Cela pourrait passer concrètement par l’introduction de décrets ou d’articles dans la constitution sénégalaise pour des raisons de sécurité nationale. Pour le faire il faut que les décideurs politiques et les acteurs économiques du privé s’associent et s’approprient de l’intelligence économique pour mieux cerner les investissements stratégiques étrangers dans des secteurs vitaux ou de startups ayant d’activités sensibles. Donc il faudrait sensibiliser les acteurs politiques sur l’intérêt de mettre en place une politique publique d’intelligence économique pilotée par une structure rattachée directement à la présidence de la République du Sénégal.

[1] L’enjeu de la donnée en Afrique. https://magazinedelafrique.com/ntic-2/lenjeu-de-la-donnee-en-afrique/

L'Auteur

Boubacar DIALLO
Boubacar DIALLO
Il est d’origine sénégalaise et spécialiste de l’intelligence économique.
Il est auteur de plusieurs travaux notamment une thèse professionnelle intitulée « Les GAFAM sont-elles dans une démarche de souveraineté numérique de l’entreprise ? » et des articles régulièrement publiés dans la revue Veillemag sur des problématiques de sécurité économique, de géopolitique des données, de souveraineté des technologies, et de stratégies d’influence de grandes puissances. Il a également travaillé en tant chargé d’études et de mission d’intelligence économique dans l’aéronautique pour Safran, pour la CCI France sur des sujets de sécurité économique et de veille et pour l’INED dans la comparaison internationale de politiques sociales dans 11 pays de l’OCDE.
Boubacar est membre de la communauté française de l’intelligence économique et travaille actuellement dans la normalisation de l’intelligence artificielle. Il est titulaire d’un Mastère Spécialisé Intelligence Economique et Analyse Stratégique à l’EISTI, d’un Master en économie du développement durable à l’université de Versailles St Quentin et d’une Maitrise en gouvernance économique internationale à l’université Paris 2 Panthéon Assas.

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