L’APPROCHE D’UN PAYS POUR METTRE EN ŒUVRE LE CODE DE CONDUITE DE YAOUNDÉ – LE CAS DU GABON 

4 Déc 2020
Arsène EMVAHOU
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L’Organisation Non-Gouvernementale Stable Seas basée à Denver dans le Colorado a récemment publié une analyse intitulée: “Policy Beyond Counter-Piracy: Improving Maritime Enforcement Capacity, Fisheries, Coastal Welfare, and Rule of Law in the Gulf of Guinea”. J’y apporte quelques precisions sous un angle africain.

L’activité humaine de plus en plus soutenue soumet la planète à un stress croissant sur les plans environnemental, économique, sécuritaire. Le Golfe de Guinée est une partie du monde où d’énormes richesses côtoient la grande pauvreté, entrainant ainsi une instabilité sécuritaire dont les conséquences sont à l’échelle planétaire.

Face à une problématique aussi complexe, une approche holistique est requise et la première étape est l’implication d’acteurs forts dont l’influence peut faire bouger les lignes. Stable Seas en est un car la production de connaissances est une pierre angulaire dans cette lutte à long terme contre la pauvreté et ses conséquences.

Il ne fait plus de doute que l’architecture du Code de Conduite de Yaoundé offre un cadre stratégique et opérationnel solide pour combattre toutes les formes de criminalités qui ont court en mer de l’Angola jusqu’au Sénégal. Il parait tout aussi évident que sa mise en œuvre optimale nécessite de gros ajustements tactiques de la part des États signataires. Le Gabon s’inscrit activement dans cette dynamique.

Improving Maritime Enforcement Capacity and Rule of Law: “Un bouclier sans épée?”

Le Gabon agit au sein de la Zone D qui est complètement fonctionnelle comme vous l’avez souligné. Il s’agit de patrouilles mixtes d’une durée d’un mois à bord de patrouilleurs des pays membres. Le commandement actuel du CRESMAC au Congo Brazzaville est un officier de la marine nationale gabonaise. Le pays s’est doté en 2017 de la Stratégie Maritime Intégrée qui est pilotée par un Conseil National de la Mer. Nous avons également depuis lors procédé à une modification du Code Pénal dont l’ancienne version datait de 1963 et ne prenait plus en compte toutes formes de criminalités nouvelles. Ainsi nous traitons désormais de la piraterie, de la prise d’otage, de la pollution, de la prédation des ressources naturelles et du terrorisme avec un accent très fort sur la lutte contre la corruption et le blanchiment des capitaux.

Toutes ces initiatives constituent l’épée dont devraient se doter tous les acteurs étatiques afin d’attaquer efficacement   les criminels en poursuivant l’action à terre d’où sont planifiées les actes illicites et où se trouve toute la chaîne logistique (les armes, les téléphones satellitaires, les navettes, les moteurs, les bivouacs).

Au niveau international il est capital que s’intensifie le concept de l’Union Européenne de la Présence Militaire Coordonnée en plus des manœuvres conjointes du type Obangame Express.

Fisheries: “Des Pirates à col blanc?”

L’émergence du Gabon est pensée dans le Plan Stratégique Gabon Émergent. Il repose autour de piliers que sont le Gabon Industriel, le Gabon des Services, le Gabon Vert et le Gabon Bleu. La vision est celle d’un développement durable basé sur une exploitation soutenable des ressources naturelles à travers la mise en place de processus à haute valeur ajoutée. Le pays a consacré 11% de son territoire terrestre en Parcs Nationaux et dispose aujourd’hui des plus grandes Aires Marines Protégées d’Afrique.

La pêche illégale est un véritable frein à l’autosuffisance alimentaire, à la résorption du chômage, elle favorise l’évasion fiscale et ne permet l’ancrage d’une filière industrielle locale. Il s’agit là d’un véritable cancer qui nourrit pernicieusement ce cercle vicieux de pauvreté /violence.

Nous pouvons saluer l’opération de police maritime conjointement menée en septembre 2020 par la Marine Nationale ghanéenne en partenariat avec l’Office des Nations Unies pour la lutte contre la Drogue et le Crime, Global Fishing Watch, Vulcan Skylight et Trygg Mat Tracking, au cours de laquelle ils ont détectés, poursuivis et perquisitionnés 14 navires de pêche suspects. Les compagnies qui les opèrent devraient faire l’objet de poursuites pénales internationales et payer un lourdement y compris en matière de réputation.

Coastal Welfare: “La pauvreté: terreau de la piraterie?”

Dans sa Stratégie Maritime Intégrée, le Gabon se fixe entre autres objectifs de d’intéresser, former et impliquer davantage le monde politique aux questions liées à la mer. Cela aurait pour avantage d’aboutir au vote de lois rendant possible la stratégie, mais aussi permettrait que les Forces de Défense et de Sécurité bénéficient des allocations budgétaires conséquentes pour remplir leurs missions.

La vulgarisation de ce savoir devrait toucher toutes les populations côtières en général car c’est en leur sein que se recrutent les pirates voire les terroristes sans citer tous les candidats à l’immigration clandestine. L’approche holistique du Code de Conduite de Yaoundé devrait introduire des projets d’infrastructures régionales comme une « Université de la Mer » ainsi qu’un « Musée Océanographique d’Afrique Centrale et de l’Ouest » et des facilités pour le tourisme balnéaire dans les Aires Marines Protégées. Chaque citoyen devrait avoir un rôle à jouer, à l’image de la « Journée Maritime Européenne » instituée le 20 mai de chaque année.

“Réduire les inégalités…”

La publication de Stable Seas donne une vue d’ensemble de la problématique. Les pays du Golfe de Guinée souffrent d’un manque de ressources financières, mais la levée de fonds pourrait et devrait être construite localement autour d’une économie bleue. Nous avons besoin d’avoir notre propre stratégie dimensionnée sur nos propres besoins et s’insérant dans la vision globale.

La question migratoire demeure une conséquence permanente de cette paupérisation. Lorsque l’on rajoute la problématique de la drogue en provenance d’Amérique latine et à destination de l’Europe. Cette violence en mer est à éradiquer avant que la vague terroriste qui sévit au sahel et dans une partie du Nigéria ne gagne la mer : « mieux vaut prévenir que guérir ». Pêcheurs illégaux, pirates et pollueurs viennent de terre pour agir en mer mais la solution quant à elle est en la mer et à terre.

L'Auteur

Arsène EMVAHOU
Arsène EMVAHOU
Diplômé d’un MBA en intelligence économique à l’Ecole de Guerre Economique (EGE) de Paris, Arsène fait des analyses sur des sujets stratégiques et est particulièrement actif sur les questions de compliance en tant qu'intervenant auprès de l'Agence Judiciaire de l'État du Gabon en matière de contentieux.
Arsène est également diplômé en sciences aéronautique et militaire de l’École Royale Militaire de Belgique, 141ème promotion Toutes Armes. Cette formation a été complété au Centre de Formation en Administration de la Défense à Vilvoorde en Belgique.

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