Diplomatie sanitaire en Afrique : quand la Chine fait flèche de tout bois

27 Mai 2020
Kossa CAMARA
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En mars 2020, alors qu’une mystérieuse pneumonie se propage dans le monde, l’Afrique fait l’objet de pires commentaires, venant notamment de médias occidentaux comme Le Monde. De son côté, le quotidien régional français Télégramme évoque un désastre, les services Afrique des Ministères des Affaires étrangères de pays occidentaux prédisent un possible drame humain. Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres craint des millions de morts en Afrique. S’il faut être encore prudent sur les chiffres et même la prospective, les titres de presse, miroirs d’un syndrome de stress post-traumatique, remplis de contes de fée, ont déjà fait leur bilan. Pourquoi ce traitement médiatique du style paternaliste ? Est-ce que tout simplement parce que l’Afrique est insuffisamment équipée pour faire face au virus ? Ou bien c’est dû à la pauvreté des populations qui ne peuvent être confinées ? Serait-ce une manière de préparer les esprits à des essais de vaccins contre le coronavirus sur le continent ? Il- s’agit là d’une analyse et non d’un éditorial à charge. L’objectif est de lever le lièvre sur la base de faits et laisser la liberté à chacun de tirer des conclusions-.
En effet, au fur et à mesure que le virus se propage, les pays se referment au grand mépris du multilatéralisme en souffrance, -fortement fragilisé depuis l’arrivée de Trump au pouvoir en janvier 2017-. L’absence de coordination et de réponse à la crise au niveau international en est d’ailleurs une illustration éloquente. -2020 sonne le glas d’un système et la survenance d’un nouvel ordre mondial conduit par l’Asie-. Là aussi, il faut être prudent. Tout peut basculer, puisque le dragon asiatique n’a aucune envie de faire le gendarme du monde, encore moins d’endosser la responsabilité de première puissance mondiale. Même s’il en a les moyens et la capacité. Les exercices de Vostok 2018, menés dans l’extrême-est de la Russie, nous ont permis de voir plus clair dans la puissance de feu et la capacité de déploiement de la Chinese Army.
Déjà condamnée avant d’être jugée, l’Afrique devait se préparer à remplir ses cimetières pendant que le virus fait moins de morts sur le continent par rapport aux autres.
Consciente de la défaillance du système sanitaire des pays sous-développés dont ceux d’Afrique, voyant le champ libre et surtout -soucieuse de renforcer son ancrage stratégique-, l’Empire du milieu lance en mars 2020, son arsenal diplomatique sanitaire en Afrique. La Chine promet de faire dons de matériels médicaux aux pays africains. C’est Jack Ma, fondateur du géant du e-commerce Alibaba et (il faut insister) -MEMBRE DU PARTI COMMUNISTE CHINOIS- qui a lancé l’opération par le biais de sa fondation et celle d’Alibaba.
Derrière ces dons, se cache une opération d’influence
Dans l’art de la guerre (un classique en stratégie militaire), Sun Tzu explique en chapitre six, que « le premier arrivé sur le champ de bataille pour y attendre l’ennemi est en forme pour le combat ; le second, qui doit se dépêcher, arrive épuisé. C’est ainsi que le guerrier habile impose sa volonté à l’ennemi sans permettre à celui-ci de lui infliger la sienne. Il peut pousser l’ennemi à s’approcher de son propre chef en lui concédant l’avantage, ou encore lui faire subir suffisamment de dégâts pour qu’il soit obligé de rester à distance. Si l’ennemi perd ses aises, il peut le harceler ; s’il a de la nourriture à profusion, il peut l’affamer ; s’il est bien campé sur ses positions, il peut le forcer à bouger. Apparaissez brusquement pour que l’ennemi soit forcé de se précipiter ; déplacez-vous rapidement en des lieux où l’on ne vous attend pas ». C’est exactement ce que fait la Chine en Afrique. Jusqu’en mars 2020, c’était chacun pour soi dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. Pas une seule coopération internationale comme ce fut le cas de la lutte contre l’épidémie d’Ebola. Le champ était libre en Afrique et les pays occidentaux ne savaient pas avec quel pied danser. La Chine a mis son ambassadeur Jack Ma en avant et s’est complémentent effacée pour éviter de faire capoter la stratégie. Les dons ne concernaient pas un seul pays ni une seule région, mais toute l’Afrique.
Seulement une semaine après l’annonce sur Twitter des dons destinés aux Etats africains, les équipements médicaux ont été livrés à Addis-Abeba par un Boeing 777 d’Ethiopian Airlines. Habituellement, -il faut organiser des Galas, mobiliser des entreprises, des milliardaires, des philanthropes, des institutions, des gouvernements, des ONG pour débloquer des enveloppes d’aides financières, de fournitures de médicaments et d’envois de médecins spécialisés. Là, en quelques jours, un seul pays se mobilise et vient en aide à l’Afrique-. C’est ni plus ni moins qu’une démonstration de puissance. Une nouvelle manière de faire de la coopération.
Il est vrai que derrière ces dons, se cache une opération d’influence, de soft power. Aucun officiel chinois n’a été mis en avant. Jack Ma n’a pas non plus beaucoup communiqué sur ces dons. Très vite, il s’est effacé et a laissé place au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, chargé notamment de veiller à la logistique de la redistribution des dons.
Ce n’est pas tout. Tout a été calculé. Le choix de l’Ethiopie ainsi que celui de la flotte d’Ethiopian Airlines comme partenaire logistique et centre de distribution pour l’Afrique par la Fondation Jack Ma est stratégique. L’Ethiopie et la Chine entretiennent de solides relations économiques et commerciales. La Chine veut d’ailleurs construire un hub technologique dans le pays. Il nous souviendra qu’elle y a construit le siège de « l’Union africaine », un oxymore qu’il faudra pour l’instant mettre entre guillemets. Il y a aussi une forte connexion entre le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, au pouvoir depuis 1991, et le Parti communiste chinois. La compagnie Ethiopian Airlines est la première africaine dont la fondation remonterait à 1945. Elle- emploie depuis 2016 une trentaine de jeunes Chinois venus étoffer l’équipage de ses vols hebdomadaires vers la Chine-. Bref, les explications sont légion pour démontrer ces choix.
Au-delà des dons, la Chine ne s’est pas limitée à l’envoi d’équipements médicaux pour 54 nations africaines, elle s’est aussi proposée de former les médecins du continent. Ce qui rend son « offre » plus complète et compétitive.

Au demeurant, les dons des Fondations Jack Ma et Alibaba ont été très favorablement accueillis par les populations africaines. Avec un grand renfort de communication, la Chine a imprimé sa marque. Tous les médias africains ont joué « le jeu ». Les articles de certains se basant sur un copie/coller des dépêches de l’agence de presse Xinhua, communément appelée « agence Chine nouvelle ». De toute manière, le coup de communication a été « réussie » et la Chine a volé à temps au secours de ses partenaires africains. Un adage africain dit : « C’est pendant les moments difficiles qu’on reconnait ses vrais amis ». La Chine est venue au bon moment. Elle a soigné son image. Même s’il faut être très prudent, puisque sa réputation en Afrique est pour l’heure très relative ; les contestations se font de plus en plus voir contre les entreprises chinoises et leur management sur le continent. L’importation de la main d’œuvre chinoise bon marché en Afrique n’est pas du goût des africains. C’est le véritable sujet de discorde, avec aussi, la condescendance de certains entrepreneurs chinois à l’égard de leurs employés africains.
Par ailleurs, sur un nombre important de cartons qui emballaient les dons d’équipements médicaux, nous avons remarqué cette phrase inscrite en rouge : « When people are determined, they can overcome anything » (Quand les gens sont déterminés, ils peuvent tout surmonter). Le message est clair. Le régime chinois est persuadé que l’Afrique d’aujourd’hui est à l’image de la Chine d’il y a 50 ans. Cela veut dire qu’elles doivent s’unir (La Chine et l’Afrique) pour combattre les pays occidentaux et se développer ensemble. Sur le continent, ce message passe pour l’instant très bien. Elle connait une grande résonnance jusque dans les sphères du pouvoir et des oppositions.

« L’amitié sino-africaine repose sur des bases très solides, grâce à des générations de dirigeants chinois et africains s’étant soutenu mutuellement, et ayant coopéré dans leurs combats contre l’impérialisme et le colonialisme pour les indépendances et les émancipations nationales dans les années 1950 et 1960 ». La phrase chétive, répétée en boucle par les diplomates chinois en Afrique.

L'Auteur

Kossa CAMARA
Kossa CAMARA
Spécialiste en intelligence stratégique, Soft power, gestion de crise
Il s’intéresse depuis quelques années à l’influence, à la Due diligence et à la guerre économique. Il a travaillé en freelance pour une agence de communication publique avant de rejoindre en 2017, le Ministère guinéen de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique comme Assistant Chargé de Communication et Relations publiques.
Kossa est membre du Think Tank Open Diplomacy et du comité Afrique des Jeunes Institut des Hautes études de Défense nationale - IHEDN. Il est titulaire d’une Licence professionnelle en communication des entreprises à l’Institut supérieur de l’Information et de la Communication de Kountia - Guinée, d’une Licence en information Communication à l’Université Paris Nanterre. Actuellement, il est en dernière année de Master Intelligence stratégique, Analyse des Risques et Territoires à l’Université Gustave Eiffel.

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