Bab el Mandeb : le détroit des collusions douteuses

1 Fév 2021
Kossa CAMARA
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Bab el Mandeb, de l’arabe « porte des lamentations » (en référence aux dangers qui ont jadis existé dans la navigation le long du détroit, notamment pour les marins) est le deuxième détroit le plus fréquenté au monde.  Il forme une partie du lien entre la mer Méditerranée et l’Asie du Sud Est. L’importance stratégique que revêt Bab el Mandeb, s’explique en l’occurrence par sa position de quatrième passage maritime le plus important au monde. Précisément, en ce qui concerne l’approvisionnement énergétique dont dépend une grande majorité des pays occidentaux et de puissances dites non alignées, comme la Russie et la Chine.

Bab el Mandeb, au-delà d’être un des couloirs maritimes le plus important du monde, est incontestablement l’unique lieu d’accueil de plusieurs bases militaires de pays rivaux et concurrents. Sur ce détroit, ce sont deux blocs et deux modèles antinomiques qui entrent en collusion : le consensus de Washington et celui de Pékin.

Il convient de rappeler que Bab el Mandeb n’a attiré les regards que récemment. Zone de vastes pirateries maritimes et d’attaques terroristes, les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis favorisent un changement des rapports de force, aussi bien dans la zone que dans toute la région.

Forte de sa stratégie de contre-terrorisme notamment en Somalie et au Yémen (pays d’origine d’Oussama ben Laden, ancien homme le plus recherché de l’histoire) et de piraterie maritime (pour protéger les navires battant pavillon américain), l’administration Bush créé, sous l’impulsion du Pentagone, la « Combined Joint Task Force Horn of Africa », du français (force opérationnelle interarmées combinée – Corne de l’Afrique)[1]. Cette force, basée à Djibouti depuis 2002, précisément au camp Lemonnier, mobilise plus 4.000 militaires de la US Navy. Analyse des stratégies d’influence basées sur la dissuasion militaire.

Djibouti, considéré comme une des plus importantes plateformes logistiques au monde

Depuis son installation, la base militaire, tête de pont de la US Africa Command, a participé à la formation de plusieurs armées des pays de l’Afrique de l’Est et mené des frappes de drones contre Al-Shabab et les dirigeants d’Al-Qaïda sous l’administration Obama[2]. C’en est suivi l’installation de la base militaire japonaise en 2011 avec plus 180 hommes. En 2017, c’est à la base militaire chinoise (premier du genre à l’étranger) de s’installer à Obock au Nord de Djibouti. Cette base est – capable d’accueillir quatre sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire.

Dans le même temps, des troupes italiennes, allemandes et espagnoles se sont aussi installées dans le détroit (contingents réduits d’experts qui se relayent dans le cadre de l’opération Atalanta de lutte contre la piraterie maritime). Cependant, la plus ancienne, voire la première base militaire étrangère à s’être installée à Djibouti est celle de la marine française, implantée depuis 1969. Ce qui est historiquement justifié, car la France est un des premiers partenaires bilatéraux de Djibouti.

Ces bases militaires sont installées presque côte à côte à Djibouti. Ce pays est considéré comme une des plus importantes plateformes logistiques au monde, en raison de sa façade maritime longue de 370 km qui donne sur la Mer Rouge et le Golfe d’Aden. Toutes ces bases militaires payent des loyers au gouvernement Djiboutien : 58 millions de dollars par an pour les Etats-Unis, 30 millions d’euros pour la France, 20 millions de dollars pour la Chine, 3,5 millions de dollars pour le Japon, soit près de 10% du PIB du pays. On parle même du « Business des bases militaires ».

Plus à l’ouest du détroit, à seulement 150 miles de Djibouti, les Britanniques avaient auparavant établi une station de charbon à Aden pour soutenir leurs intérêts militaires et commerciaux dans la Corne de l’Afrique et dans l’océan Indien. Très précisément, d’après une information du magazine Washington Examiner « bien avant que Winston Churchill (en tant que jeune officier de l’amirauté) ne convertisse la marine britannique au pétrole, les Anglais comptaient sur le vent et le charbon. Pour assurer l’approvisionnement des navires, ils avaient besoin de stations de charbon et d’approvisionnement. C’est une des raisons pour lesquelles, en janvier 1839, la British East India Company débarqua des marines à Aden et pourquoi le Royaume-Uni conservera la ville et le territoire qui l’entoure pendant près de 130 ans ».

Toutes les grandes puissances nourrissent l’ambition de pouvoir opérer à Bab el Mandeb – le Canal de Suez en a d’ailleurs fait un des plus grands points d’étranglement stratégiques maritimes du monde – contigu à Djibouti.

En effet, l’Iran a cherché à s’installer à Djibouti, mais les pressions américaines sur le gouvernement djiboutien ont fait échouer le projet. La Russie et l’Inde ont sollicité le gouvernement Djiboutien pour installer, eux aussi, leurs bases militaires dans le pays. Cependant, ils ont eu une fin de non-recevoir. Le Président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, a expliqué ce refus par le fait que son pays abrite déjà assez de bases militaires.

Par ailleurs, des lobbies saoudiens tentent aussi de négocier l’installation d’une base militaire de la marine royale saoudienne. Ces négociations pourraient aboutir ou pas, dans la mesure où la Chine « dicte ses ordres » au gouvernement Djibouti, tout dépendra donc de son agenda.

En octobre 2000, le destroyer américain U.S.S. Cole a été victime d’un attentat revendiqué par Al-Qaïda

Au même moment qu’elle essuyait « un revers » pour l’installation de sa base militaire à Djibouti, la Russie a proposé, en juin 2018, la construction d’une petite base navale et d’une station aérienne dans la ville de Zeila, de la République dite autoproclamée de Somaliland, en échange d’une reconnaissance internationale[3]. Deux ans plus tard, c’est-à-dire, en novembre 2020, l’agence de presse russe Tass[4], rapporte l’approbation d’un projet d’accord sur l’établissement d’une base militaire russe au Soudan, au Sud-Est de Djibouti, sur la Mer Rouge. Elle accueillera près de 300 militaires et personnels civils, mais aussi quatre navires de guerre, dont des engins à propulsion nucléaire. L’installation de cette base s’inscrit dans une démarche de dissuasion et du renforcement de l’ancrage africain de la Russie. Objectif : protéger les intérêts russes dans la région. A souligner que la Russie est un important producteur d’hydrocarbure.

La présence de ces bases militaires qui servent officiellement à surveiller le détroit contre des actes de sabotage serait bien justifiée. Car en octobre 2000, le destroyer américain U.S.S. Cole a été victime d’un attentat revendiqué par Al-Qaïda dans le port d’Aden. En 2002, le pétrolier français Limburg a été à son tour touché dans le détroit par un bateau piégé d’Al-Qaïda.

Quant à la chine, investissant massivement dans la région et important principalement des minerais et du pétrole, l’installation de sa base militaire s’expliquerait en partie pour la surveillance de ses navires, la protection de ses ressortissants, la « promotion de la paix et de la stabilité régionale ». Au même titre que les autres bases militaires, l’installation de celle de la Chine paraît aussi justifier. Néanmoins, des questions de fond demeurent, au regard des velléités militaires de l’Empire du Milieu et surtout son influence économique grandissante à Djibouti et dans toute la région (signature d’un protocole d’accord avec l’entreprise chinoise POLY-GCL Petroleum Group Holdings Ltd pour investir 4 milliards de dollars dans un projet de gaz naturel[5], comprenant un gazoduc, une usine de liquéfaction et un terminal d’exportation situés à Damerjog, près de la frontière avec la Somalie. Tentative de la Chine de monopoliser des terres rares en vue de renforcer son économie[6]. Deal dans les zones les plus instables en Somalie, avec l’obtention du géant chinois du pétrole, CNOOC, de l’autorisation de rechercher du pétrole[7]. Exercices militaires inédits à Djibouti en 2017[8]).

Indiscutablement, Bab el Mandeb est le détroit des collusions douteuses. En 2016, 4.8 millions de barils de pétrole brut ou raffiné y passaient chaque jour, soit plus de 34 % des flux mondiaux d’or noir. Ce qui est en fait une artère névralgique de l’économie mondiale. Si les rivalités géostratégiques sont palpables, quelques détails attirent l’attention.

Les vraies raisons de l’installation de ces bases militaires sont connues

Toutes les fois où une base militaire est installée à Djibouti et dans la région, depuis celle des américains (Cf. Bases militaires chinoise, russe, turque en Somalie, Emiratie en Erythrée et au Somaliland – à Berbera pour des opérations aéronavale – le long du détroit de Bab el Mandeb), c’est très exactement le même narratif qui est utilisé : « Maintien de la paix et de la stabilité régionale », mais jamais « protection des intérêts économiques et politiques ».

Les rhétoriques officielles étant toutes similaires, une interrogation subsiste par ailleurs. S’il s’agissait de maintenir la paix et même lutter contre les pirateries maritimes, l’installation d’une base militaire avec tous les coûts financiers, techniques et technologiques qu’une telle aventure engendre, est-elle vraiment justifiée ? Pourquoi, à en croire les narratifs des uns et des autres, ne faudrait-il pas équiper, former et entraîner les armées de la région tout en renforçant les aides militaires ? Une telle démarche n’aurait-elle pas suffit à lutter contre la piraterie maritime ? Pour la paix dans la région, ne s’agit-il pas d’un affrontement entre puissances rivales, qui armeraient chacune ses soutiens sachant que les armes sont importées et ne sont pas fabriquées sur place ? Le dialogue politique franc ne semble-t-il pas un des gages de succès pour une stabilité durable ? Les vraies raisons de l’installation de ces bases militaires sont connues. Elles ne sont pas dans les discours officiels, mais ailleurs.

[1] Le choix de ce nom n’est pas un fruit du hasard. Il a été voulu dissuasif par le Pentagone.

[2] Frappes de drones dans la Corne de l’Afrique, sous l’administration Obama :  https://www.bbc.com/news/world-africa-26078149

[3] Construction d’une petite base navale russe à Somaliland : http://www.somtribune.com/2018/04/03/russia-offers-to-build-military-base-in-zeila-in-exchange-for-somaliland-recognition/

[4] Installation d’un avant-poste russe sur la Mer Rouge : Russia set to establish naval logistics base in Sudan – Military & Defense – TASS

[5] Financement d’un projet de gaz naturel par la Chine à Djibouti : https://uk.reuters.com/article/china-djibouti-gas/djibouti-signs-preliminary-deal-with-chinas-poly-gcl-for-4-bln-gas-project-idUKL8N1NM2BV

[6] Des terres rares au Somaliland : https://www.somtribune.com/2017/05/13/somaliland-sanaag-region-new-source-rare-earth-elements/

[7] Accord pétrolier de la Somalie pour la Chine : https://www.ft.com/content/20a8a430-3167-11dc-891f-0000779fd2ac

[8] Exercices militaires chinois à Djibouti, hors de la base navale : https://www.lorientlejour.com/article/1074697/la-chine-a-mene-ses-premiers-exercices-militaires-a-djibouti.html

 

L'Auteur

Kossa CAMARA
Kossa CAMARA
Kossa est spécialiste en intelligence stratégique, Soft Power et gestion de crise.
Il s’intéresse depuis quelques années à l’influence, à la Due diligence et à la guerre économique. Il a travaillé en freelance pour une agence de communication publique avant de rejoindre en 2017, le Ministère guinéen de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique comme Assistant Chargé de Communication et Relations publiques.
Kossa est chef de pôle Afrique de l'Ouest chez les Jeunes de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale - IHEDN et est membre du Think Tank Open Diplomacy. Il est titulaire d’une Licence professionnelle en communication des entreprises à l’Institut supérieur de l’Information et de la Communication de Kountia - Guinée, d’une Licence en information Communication à l’Université Paris Nanterre et d'un Master en Intelligence stratégique, Analyse des Risques et Territoires à l’Université Gustave Eiffel.

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